Nous sommes à Jérusalem. Il y règne une atmosphère lourde de conflits entre Jésus, les lettrés et les pharisiens, deux groupes interprètes de la Loi, la chaire de Moïse. Aujourd’hui, Jésus a compris que sa manière de vivre, son annonce de qui est le vrai Dieu, le mènent vers sa mort violente. Il devient urgent que les disciples apprennent véritablement de leur Seigneur. Qu’ils apprennent et puissent vivre de sa vie, selon ce qu’il a vécu et comment il a vécu. Car c’est bien de cela dont il s’agit : qu’aimer le Christ, désirer en témoigner, croire qu’il vient sauver toute vie, la relever, implique de tenter de se tenir dans un art de vivre ajusté à ce Dieu d’en bas, mêlé à l’existence de tous, les pieds dans la glaise, jamais en surplomb. Voilà qui assigne à laisser là les pratiques anciennes, les coutumes pharisiennes ou de scribes. Nécessité alors de paroles tranchantes alors car tout n’est pas compatible, on peut tout tenir ensemble, sauf à semer la confusion et la fausseté.

Quitter la façade. Chacune, chacun est sommé de s’interroger avec cette page d’évangile. Cette façade de nos existences, de nos statuts, de nos places dans la société ou dans l’Église, qui parfois est tels des décors : derrière ce n’est que du vide, pire, des ruines, peut-être. Ces façades qui guettent nos institutions comme nos personnes : faire croire, imaginer pouvoir encore faire croire… Y compris quand plus personne n’est dupe… sauf nous-mêmes, peut-être. Plus grave encore que faire croire, « lier de lourdes charges » – « ils emballent des charges écrasantes », traduit magnifiquement Frédéric Boyer. Là aussi difficile de ne pas se sentir visé. Faire la morale, exercice bien connu dans nos communautés chrétiennes et religieuses. Faire la morale, mais soi n’être pas concerné. Mais ce qui compte vraiment, ce qui fait la vérité, c’est d’alléger le fardeau, de le porter avec l’autre autant que faire se peut, de refuser d’être un « bureau de douane ». Le poids de la vie est déjà si douloureux, parfois infernal, pour tant et tant d’entre nous, des femmes et des hommes de ce temps. Oui, la vie la suite du Christ est une exigence ; mais non de formalisme et d’obligations, mais de générosité, d’attention, de souci pour soutenir la vie réelle, les mains dans le cambouis du monde. Une exigence de liberté. Enfin de compte, les paroles de Jésus sont un manifeste contre les abus de pouvoir, les abus spirituels qui « ferment le royaume des cieux », découragent, affligent et brisent. Contre les impostures.

Qui donc est le plus grand ? Ceux des premières places, les doctes et les maîtres, les supérieurs et les pères ou mères ? ceux qui prétendent savoir ? penser à la place de l’autre ? Mais non, simplement « qui de lui-même se fait tout petit comme ce petit enfant, lui sera le plus grand dans le royaume du ciel. » (Mt 18, 4) Sans perdre de vue la parole précédente de Jésus, car il y a une subtile façon de se faire louer de son … humilité… de sa modestie. L’orgueil des modestes en quelque sorte. Cela aussi peut nous connaître. Les humains que nous sommes sont bien doués pour faire les tours et les détours qui à la fin les mettent en scène, en dépit de tout.

Des propos de Jésus qui nous engagent au soin des mots, à l’usage de la parole que nous pouvons si tranquillement dévoyer. Tant de crimes dans notre Église relèvent de cet usage pervers et perverti. À un point inconcevable jusqu’à ce que la réalité nous saute au visage et à l’âme. Nous sommes des virtuoses dans la manipulation des mots vidés de leur sens. Là encore, un usage parcimonieux de tous nos mots usés par l’usage : frères, sœurs, service, communion, perfection, sainteté… et tant d’autres, serait une heureuse cure de santé. Nous avons nombre de façons de remplir nos phylactères ou nos doublures de manteau… Vanité des vanités… disait quelqu’un…  « L’Église a besoin de purification » disait le concile Vatican II dans la constitution sur l’Église (n° 8) en 1964. Il y a près de 60 ans. Parole douloureusement prophétique…

Bref ce dont il est question c’est bien d’être un seul et même peuple, embarqué les uns avec et pour les autres, dans la barque du Christ, lui seul Seigneur car sur le bois de la croix, seul maître car ami, fils unique du seul Père.

Un peuple qui essaie, à l’école du Seul, de ne pas se séparer de son âme, de son souffle, de ne pas se couper en deux.

Sr Véronique Margron

 

 

 

 

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