La mort de Lyhanna bouleverse, à juste titre, le pays. Elle suscite l’effroi, la colère, la stupeur. Comme souvent après un drame, une question surgit immédiatement : aurait-il pu être évité ? Cette question est légitime. Elle est même nécessaire. Mais elle ne doit pas se transformer trop vite en recherche de coupables institutionnels désignés avant toute enquête administrative, ni en emballement politique. Elle doit nous conduire à regarder en face une réalité plus profonde : une justice qui n’a plus le temps de traiter les signaux faibles devient, malgré elle, une justice du risque.

Dans de trop nombreux dossiers, les actes ne sont pas accomplis à temps. Les plaintes attendent. Les enquêtes s’empilent. Les auditions sont différées. Les expertises tardent. Les recoupements ne sont pas faits. Les informations existent parfois, mais elles ne circulent pas assez vite, ou ne sont pas exploitées dans les délais nécessaires. Ce n’est pas toujours l’indifférence qui produit le drame. C’est souvent l’engorgement. Ce n’est pas toujours la négligence individuelle. C’est parfois l’épuisement d’un système qui demande à des magistrats, greffiers, enquêteurs, éducateurs, policiers et gendarmes de faire tenir l’impossible dans des journées déjà saturées.

Pour les justiciables, ces délais ne sont jamais abstraits. Ils ont un visage, une voix, une histoire. Pour une victime, attendre une convocation, c’est parfois continuer à vivre dans la peur. Pour un enfant, attendre que sa parole soit recueillie, c’est risquer qu’elle soit fragilisée, contestée, oubliée. Pour une personne mise en cause, attendre des années, c’est aussi vivre sous une suspicion prolongée, parfois destructrice. Pour une famille, attendre une décision, c’est rester suspendu à une institution qui devrait protéger, trancher, réparer, mais qui semble parfois hors d’atteinte.

Comme avocate des parents de Baptiste Dupont, je mesure combien le temps judiciaire peut devenir, pour les familles, une épreuve supplémentaire. Il ne s’agit pas seulement d’attendre une décision : il s’agit d’attendre que les actes soient faits, que les questions soient posées, que les incohérences soient examinées, que la parole des proches soit entendue.

L’affaire Baptiste Dupont éclaire, sous un autre angle, cette même souffrance judiciaire. Il ne s’agit pas de comparer les drames, ni d’assimiler des situations différentes. Mais, dans les deux cas, une même question traverse les familles : tout ce qui devait être fait l’a-t-il été, et l’a-t-il été à temps ? Baptiste Dupont, élève-ingénieur de 21 ans, a été retrouvé mort dans la Grosne en décembre 2021 à la suite d’une soirée chez les Gadz’arts (ENSAM) à Cluny (71). Il n’est malheureusement pas le premier, ni le dernier. Depuis, ses parents demandent que toute la lumière soit faite sur les circonstances de sa mort. Ils dénoncent des manquements, des zones d’ombre, des actes qu’ils estiment insuffisants ou tardifs. Leur combat dit quelque chose de très profond : pour une famille endeuillée, le silence ou la lenteur de l’institution ajoute de la souffrance à la souffrance.

Il y a, dans ces affaires, une violence secondaire que le droit peine parfois à nommer. La première violence est celle du drame lui-même : la disparition, la mort, l’irréparable. La seconde naît lorsque les proches ont le sentiment que l’enquête n’avance pas, que les questions restent sans réponse, que les demandes d’actes se heurtent à des délais, que la vérité semble devoir être arrachée plutôt que recherchée. Alors le deuil devient presque impossible. Non parce que la justice pourrait tout réparer, mais parce qu’elle est attendue comme le lieu minimal de la reconnaissance : reconnaissance des faits, reconnaissance de la douleur, reconnaissance du droit de savoir.

Il faut le dire clairement : la lenteur judiciaire n’est pas seulement une question de confort administratif. Elle touche au cœur de l’État de droit. Une justice trop lente peut devenir une justice injuste. Elle peut laisser les victimes sans protection effective. Elle peut laisser des auteurs dangereux hors de tout contrôle. Elle peut aussi abîmer des innocents, lorsque des soupçons restent ouverts pendant des années sans décision claire. Dans tous les cas, elle mine la confiance dans l’institution.

Les erreurs d’enquête, les classements mal compris, les actes non réalisés, les délais d’audition, les retards de transmission ou d’analyse ne sont pas de simples accidents techniques. Ils peuvent avoir des conséquences humaines irréversibles. Il ne suffit pas qu’une plainte soit enregistrée. Encore faut-il qu’elle soit lue, qualifiée, priorisée, reliée à d’éventuels antécédents, suivie d’actes utiles, et réévaluée lorsque de nouveaux éléments apparaissent. La procédure pénale n’est pas un empilement de formulaires : elle est une chaîne de vigilance. Quand un maillon cède, toute la protection promise par la loi devient fragile.

Cela est particulièrement vrai pour les violences sexuelles et les violences commises sur mineurs. Dans ces matières, le temps est décisif. La parole de l’enfant doit être recueillie dans des conditions adaptées. Les éléments matériels doivent être recherchés rapidement. Les antécédents doivent être vérifiés. Les signalements doivent être pris au sérieux, même lorsqu’ils sont imparfaits, même lorsqu’ils sont difficiles à établir, même lorsqu’ils ne permettent pas immédiatement une poursuite. La difficulté probatoire ne peut pas devenir un prétexte à l’inertie. Elle devrait au contraire appeler une méthode renforcée. Mais cette exigence vaut aussi pour les morts inexpliquées, les disparitions inquiétantes, les accidents aux circonstances incertaines, les dossiers dans lesquels les familles pressentent que quelque chose n’a pas été suffisamment vérifié. Dans ces cas-là, l’enjeu n’est pas seulement de sanctionner. Il est de comprendre. Comprendre un trajet, une chronologie, des appels, des images, des témoignages, des traces, des incohérences. Comprendre pour dire le vrai, ou au moins pour dire clairement ce qui peut être établi et ce qui ne peut pas l’être. L’absence de réponse claire est parfois presque aussi douloureuse qu’une mauvaise réponse.

Or la justice pénale française fonctionne souvent sous tension permanente. Les parquets croulent sous les procédures. Les services d’enquête sont submergés. Les greffes manquent de bras. Les juridictions de taille moyenne ou petite, loin des grands centres, peuvent être particulièrement vulnérables : un poste non pourvu, une absence prolongée, un dysfonctionnement informatique, et c’est toute une chaîne qui ralentit. On parle alors de « stock », de « flux », de « priorisation ». Mais derrière ces mots gestionnaires, il y a des vies humaines.

Il faut aussi avoir le courage de nommer une contradiction collective. Nous demandons à la justice d’être plus rapide, plus protectrice, plus attentive aux victimes, plus ferme avec les auteurs, plus respectueuse des droits de la défense, plus présente auprès des familles, plus transparente devant l’opinion. Mais nous avons longtemps accepté qu’elle fonctionne avec des moyens insuffisants, des outils informatiques défaillants, des recrutements trop tardifs, des réformes successives et des injonctions contradictoires. On ne peut pas exiger d’une institution qu’elle absorbe toujours plus de missions sans lui donner les moyens humains, techniques et organisationnels de les accomplir.

L’émotion publique autour de la mort de la petite Lyhanna ne doit donc pas être étouffée. Elle dit quelque chose de juste : l’intolérable a eu lieu. Mais cette émotion doit être transformée en exigence durable. Il ne suffira pas d’une inspection, même nécessaire. Il ne suffira pas d’un communiqué, même attendu. Il ne suffira pas de sanctionner, le cas échéant, une faute individuelle, si faute il y a. Il faudra regarder l’ensemble du parcours procédural : qui savait quoi ? À quel moment ? Quels actes ont été demandés ? Lesquels ont été réalisés ? Lesquels ne l’ont pas été ? Pourquoi ? Par manque de temps ? Par défaut d’alerte ? Par
mauvaise qualification ? Par absence de coordination ? Par surcharge ?

L’affaire Baptiste Dupont rappelle, elle aussi, que la vérité judiciaire n’est pas un luxe pour les familles. Elle est une condition du deuil. Lorsque des proches doivent constituer une association, médiatiser leur combat, relancer sans cesse, demander des rendez-vous, réclamer des explications, ils ne cherchent pas nécessairement une vengeance. Ils cherchent d’abord que l’institution fasse pleinement son travail. Et lorsqu’ils ont le sentiment que ce travail n’a pas été fait, ou pas assez vite, la confiance se fissure durablement.

La réponse ne peut pas être seulement émotionnelle. Elle doit être institutionnelle. Cela suppose de renforcer réellement les moyens de l’enquête, du parquet, de l’instruction, des greffes et de la protection de l’enfance. Cela suppose aussi de mieux hiérarchiser les dossiers sensibles, sans sacrifier les autres contentieux. Cela suppose des outils partagés, fiables, lisibles, permettant d’identifier rapidement les antécédents, les signalements, les classements antérieurs et les risques de réitération. Cela suppose enfin une culture de la vigilance : aucun signal concernant un mineur, des violences sexuelles, des violences intrafamiliales ou une mort inexpliquée ne devrait se perdre dans la masse.

Il faut se garder d’une illusion : la justice ne pourra jamais empêcher tout crime. Aucune institution humaine ne le peut. Elle ne pourra pas non plus répondre à toutes les douleurs. Mais elle peut réduire les angles morts. Elle peut raccourcir les délais critiques. Elle peut éviter que des alertes répétées restent dispersées. Elle peut garantir que les plaintes ne dorment pas dans des piles de dossiers en attente. Elle peut dire aux familles qu’elles ne sont pas seules face au silence.

La mort d’une enfant ne doit pas devenir un simple moment de sidération collective avant le retour aux habitudes anciennes. Le combat des parents de Baptiste Dupont ne doit pas rester une affaire locale ou isolée. Ces situations nous rappellent que le temps judiciaire n’est pas seulement le temps de l’institution. Il est aussi le temps des victimes, des enfants, des familles, des personnes mises en cause, de la société tout entière. Lorsque la justice arrive trop tard, elle ne répare plus. Elle constate. Et parfois, elle constate l’irréparable. Il y a des lenteurs qui blessent, qui détruisent et empêchent le deuil. Il y a des lenteurs qui tuent la confiance. Face à cela, la question n’est pas de fragiliser la justice en la livrant à la vindicte. La question est au contraire de la prendre suffisamment au sérieux pour ne plus tolérer que la justice fonctionne dans un état de tension chronique.

Une démocratie se juge aussi à la manière dont elle donne à sa justice les moyens d’agir avant qu’il ne soit trop tard, mais aussi à la manière dont elle répond aux familles lorsque, déjà, il est trop tard.

Maître Marie MONNET

Avocate au Barreau de Paris, avocate des parents de Baptiste Dupont

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